COVID-19 : Le défi de la revue bibliographique quand « peer-review vire à pire revue »
Cher Collègue, Cher Lecteur
En fin 2019, apparaissaient les prémices de la pandémie SARS-CoV2 (COVID-19) avec des premiers cas déclarés en Chine dans la province de Hubei. Dans le premier trimestre 2020, cette épidémie localisée initialement à la Chine s’est transformée en pandémie, faisant vaciller, en particulier en Occident, les systèmes de santé autant que les économies des pays les touchés, dont la France, l’Espagne, l’Italie et les Etats-Unis.
L’émergence de cette pandémie a suscité une mobilisation scientifique inédite par la réactivité avec laquelle la majorité des pays avec leurs équipes de recherche s’est lancée dans la description sémiologique de cette maladie émergente et la recherche de solutions thérapeutiques innovantes ou de replacement. Cette frénésie s’est accompagnée d’une « orgie » de publications médicales dans des revues de grandescomme de petite envergure. C’est la course à celui ou celle qui sortira en premier le scoop faisant le bonheur de son équipe, la fierté de son hôpital et de son pays, le nouveau prestige de la revue ou sa confirmation. Il en arrive même à certains de nourrir des desseins et des destins messianiques !!! La recherche s’est alors déplacée sur les réseaux sociaux, les plateaux télé-audio-visuels et les chambres politiques. La bibliographie quotidienne résumant cette actualité particulièrement riche devint difficile du fait de la masse d’articles scientifiques « publiés » toutes les semaines.
Dans l’ère d’avant COVID-19, il fallait des mois pour espérer publier un article, en raison du peer-review(évaluation ou relecture par les pairs) qui prenait le temps nécessaire avec assez souvent la demande d’un nombre important d’informations complémentaires. Cette analyse fouillée et exigeante faisant la qualité des articles publiés et des revues, telles que le New England Journal of Medicine ou le Lancet. Avec la COVID-19, les revues scientifiques, même les plus renommées, passèrent au fast-track, à la relecture expresse et parfois se passèrent du peer-reviewpour laisser la motion d’acceptabilité aux mains des éditeurs. Il arrive même à ces éditeurs d’être cosignataires de l’article qu’ils acceptent de publier. Cette ère a également donné une plus grande visibilité des sites de publication de données préliminaires (preprint) tels que medRxiv et BioRxiv (https://www.medrxiv.org/content/about-medrxiv). Ces sites rendent publiques des données qui n’étaient pas destinées à être relayées par les médias ou à être prises en compte dans la pratique clinique en l’absence de validation après le peer-review. En effet, il est souvent arrivé que des différences significatives apparaissent entre la version preprint et la version définitive obtenue après plusieurs mois d’interaction entre les éditeurs et les auteurs. Un des aspects essentiels de cette interaction est la disponibilité des données-sourcespermettant l’analyse des données publiées. Cela permet, aussi, une vérification par un tiers de la véracité de cesdonnées.
Dans l’ère d’avant COVID-19, l’essai thérapeutique randomisé et contrôlé, de préférence contre un placébo, était la méthode de référence admise « universellement » pour évaluer l’efficacité et la sécurité d’un traitement dans la majorité des pathologies (relire la mise au point du Pr Mouly du 16 novembre 2018 : Faut-il croire tout ce qu’on lit ?Mise au point sur la lecture critique d’articles). L’ère COVID-19 a fait voler en éclat ce consensus en donnant autant d’audience et d’importance à des essais ouverts sans groupe contrôle, à des essais contrôlés non randomisés qu’à des essais randomisés et contrôlés. Pour l’illustrer, toute la saga sur l’intérêt ou non de l’hydroxychloroquine dans le traitement de la COVID-19.
Dans le quotidien ordinaire comme dans la pratique spécifique d’une activité scientifique, le danger vient souvent de l’association de la vitesse et de la précipitation. La vitesse de relecture et la précipitation dans la publication des résultats ont en partie participé au discrédit de la parole scientifique et rendu incompréhensible et même dangereuse l’analyse immédiate des publications scientifiques et de leur portée. Les meilleures revues d’antan rivalisent avec les plus modestes pour le prix de la « pire revue ». La semaine du 1erjuin a parfaitement illustré ce propos en voyant deux revues majeures faire amende honorable et retirer de leur site deux articles majeurs. Ainsi le Lancet a retiré l’article de Mehra (https://doi.org/10.1016/S0140-6736(20)31180-6)portant sur l’efficacité et la toxicité de l’hydroxychloroquine et de la chloroquine avec ou sans association avec un macrolide dans le traitement de la COVID-19. Cet article a servi d’alerte mondiale et a obligé l’OMS et des états à suspendre l’utilisation de ces molécules et les études les incluant dans leurs protocoles. Le New England Journal of Medicine vient à son tour de retirer un article de la même équipe (https://doi.org/10.1056/NEJMoa2007621) portant sur le lien entre la mortalité liée à la COVID-19, les maladies cardiovasculaires et les traitements concomitants dont les IEC et les sartans. Le retrait de ces deux articles tient au doute sur la fiabilité des données-sources et de l’impossibilité des auteurs d’apporter la preuve de la véracité des données publiées issues de registres de plusieurs centaines d’hôpitaux à travers le monde, dont une majorité nord-américaine. C’est la recherche à l’heure des big-data qui se voit ainsi remise en cause par le caractère déclaratif et non vérifié, l’absence d’exhaustivité et l’insincérité potentielle des données-sources.
Si nous ne pouvons plus avoir une confiance dans les données publiées, l’exercice de bibliographie commentée que nous vous proposons devient périlleux, chaque article courant un risque de retrait après plusieurs semaines de publication,rendant de factocaduque l’analyse qui vous aura été proposée. Ne faudrait-il pas attendre plusieurs mois de publication avant de publier les lectures critiques les articles ? Il est peut-être temps de se « hâter lentement » (festina lente) !!!
Horizons & Thérapies, comme site de revue en ligne, a résisté à la course à la publication dès le début de la pandémie. Nous vous proposons, alors que des articles continuent toujours d’être publiés en nombre, un échantillon d’articles ayant trait à la COVID-19, en espérant que leur contenu ne soit pas remis en cause ultérieurement. Si tel était le cas, nous comptons sur votre compréhension et votre indulgence.
Pr Damien SENE
Rédacteur en Chef
